Pourquoi (re)lire Frankenstein aujourd’hui ? 5 raisons essentielles

Cinq raisons de (re)lire Frankenstein de Mary Shelley, retour au texte original, question de responsabilité, créature et héritage d'un mythe indémodable.

« Satan avait ses compagnons, des démons comme lui, moi, je suis solitaire et exécré ».

Frankenstein ou le Prométhée Moderne, Mary Shelley, 1818

Publié en 1818, Frankenstein ou le Prométhée Moderne, écrit par Mary Shelley, est bien plus qu’un roman gothique, fondateur de la littérature moderne. Souvent décrit comme l’histoire d’une créature monstrueuse, qualifiée même de « démon » dans l’œuvre elle-même, le roman interroge des questions beaucoup plus profondes qu’une simple « histoire de monstre ». À travers une écriture puissante et visionnaire sont questionnés des thèmes comme la responsabilité, la création, l’identité ou encore la quête de reconnaissance.

Mais alors pourquoi lire Frankenstein aujourd’hui en ce début d’année 2026 ? Qu’est-ce qui amène les lecteurs contemporains à revenir à l’œuvre de Mary Shelley ? Voici cinq raisons —bien qu’il en existe largement plus— de se (re)plonger dans ce chef d’œuvre incontournable.

Le texte d’origine de Frankenstein

La puissance qui fait Frankenstein, son intemporalité et son tour de force prend directement sa source dans l’œuvre originale : un roman innovateur, non dans le genre mais dans son processus narratif et son mouvement : le romantisme noir.

1818, Mary Shelley, jeune autrice britannique séjourne dans les environs de Genève. Là-bas, quelque chose se passe. Accompagnée de Lord Byron —illustre poète du XIXème siècle, on lui doit notamment son célèbre « She Walks in Beauty »— une idée germe. Au sein de ce lieu même, Mary Shelley invente une histoire mêlée de surnaturel et de fantastique sur fond de littérature gothique.

Le texte d’origine, c’est une histoire intelligible et noire : un scientifique défie ses capacités et engendre un être, une sorte d’homme, recomposé à force de cadavres. Au fond, le plot suscite naturellement la curiosité, il amène florilège de questions simplement parce que créer l’homme autrement que par les voies que nous connaissons tous, interroge.

Ils sont nombreux à connaître vaguement le personnage de « Frankenstein » et plus nombreux encore à croire qu’il s’agit du nom d’une créature quand il est seulement question du nom de son créateur —Victor Frankenstein, le narrateur et personnage principal de l’intrigue.

Il existe encore plus d’idées reçues concernant une histoire plus qu’un texte. On retient surtout un monstre hideux et pas vraiment l’homme qui l’a engendré. Mais ce roman, c’est beaucoup plus qu’une histoire fantastique, entre horreur gothique et prémices de science-fiction. C’est un texte sombre, tout en puissance qui sans cesse touche aux fondements bruts de l’homme et propulse des questionnements rugissants qui restent, bien après la lecture achevée.

La plume de Mary Shelley

Il est difficile de ne pas être frappé par la maturité de l’écriture de Mary Shelley, surtout lorsque l’on se rappelle qu’elle entame l’écriture de son Frankenstein très jeune. Sa plume est dense, élégante, profondément marquée par le romantisme.

C’est bien évidemment quelque chose que j’ai lu avec délice ayant moi-même une forte appétence pour ce mouvement. La nature y est omniprésente, sublime et menaçante (elle m’a d’ailleurs rappelée maintes fois La Créature). Ici, elle se fait miroir des personnages qui en sont témoins.

Shelley écrit les élans, les remords, la solitude et la culpabilité avec une sensibilité remarquable. À de nombreuses reprises, j’ai éprouvé une empathie incontrôlable envers certains personnages, et j’ai trouvé ça d’une grande efficacité. Chaque paysage semble chargé d’émotions, chaque silence s’affranchit des mots et nous emmène dans ces tumultes qui inondent l’âme pour ne jamais la quitter.

Loin du récit uniquement narratif, lire Frankenstein, c’est ouvrir aussi sur des sensations, des atmosphères de lenteur et de méditation. Les passages qui évoquent ces instants où le rythme s’étend, prend des dispositions plus douces, plus lentes, inaugurent véritablement une expérience de lecture et de contemplation par l’esprit.

La question de responsabilité

Il m’est apparu lors de ma lecture une question autant essentielle que lourde de conséquences : celle de la responsabilité. J’ai découvert plus tard qu’il s’agit en effet d’un thème fort au roman, qui le traverse autant qu’il le façonne. Il est nécessaire de se tourner vers la question qui croît aux fur et à mesure de la lecture du roman : jusqu’où sommes-nous responsable de ce que nous créons ?

Victor Frankenstein n’est pas seulement ce savant ambitieux, triomphant d’une opération hors du commun. Il est un homme qui refuse d’assumer les conséquences de son acte. En abandonnant sa créature dès sa « naissance », il provoque de lui-même les tragédies qui s’ensuivent. Parce qu’il refuse de regarder et de porter le fruit de son travail, il s’auto-condamne à une vie de solitude, de traque et de souffrance.

La question de responsabilité peut intrinsèquement être liée à la question d’honneur. Lorsque Victor assure à La Créature qu’il va lui créer une compagne à son image, afin qu’il puisse caresser une vie départie de la solitude et du rejet qui le pèsent, le scientifique finit par changer son fusil d’épaule. C’est la double sentence pour sa Créature que de constater de la lâcheté inhérente à son créateur et dont il subit maladivement les frais. Ces évènements viendront grandement amplifier l’horrifique vengeance qui officiera par la suite.

Mary Shelley ne désigne donc pas un seul monstre. Elle brouille les frontières entre victime et coupable —je l’ai lourdement ressenti— entre créateur et création. On comprend alors que le roman pose une question profondément moderne : est-ce l’acte de création qui est monstrueux ou le refus d’en assumer la charge morale ? Dur à dire.

Cette réflexion résonne encore aujourd’hui à l’ère des progrès scientifiques et technologiques, ce qui contribue largement à la durabilité de ce texte. Lire Frankenstein revient donc à s’infiltrer dans un monde qui nous rappelle le nôtre.

Le développement d’un être ni homme ni animal

J’ai été particulièrement fascinée par la construction de La Créature. Non, je ne parle pas de sa composition —ou recomposition— mais de son développement interne, extrêmement intéressant.

Elle n’est ni totalement humaine, ni véritablement animale. Elle se situe à la lisière d’une race dont on ne saura jamais le nom car ce n’est pas nom plus un mort-vivant. Elle n’a jamais été bébé, enfant ou adolescent, elle est survenue au monde dans un corps abouti, qui n’a connu aucune évolution autre qu’intérieure. Sa croissance personnelle est par essence un ovni, quelque chose que l’on ne peut appréhender à la lecture et qui participe foncièrement à la curiosité du roman.

Mais alors jusqu’où peut évoluer cette créature ?

Elle apprend seule à parler, à lire, à ressentir, dans une intelligence et une sensibilité rare, dont certains humains mêmes, sont dépourvus. Le processus narratif qui exprime son apprentissage témoigne de toute la sensibilité dont fait preuve cette Créature.

Obstinée à se faire accepter dans un monde déjà établi, elle s’efforce d’être généreuse, serviable, reconnaissante. Ces qualité nobles —les premières— démontrent que sa nature n’est pas initialement diabolique. Elle observe le monde avec un regard presque naïf, aspirant avant tout à l’amour, à la reconnaissance et à cette place tant convoitée parmi les hommes. Sa vengeance et son amertume sont purement circonstancielles.

Ce qui rend son parcours tragique, ce n’est pas sa nature, mais le regard qu’autrui pose sur elle. Il finit toujours par susciter dégoût, haine et violence. Rejetée successivement pour son apparence, elle devient peu à peu ce que l’on attend d’elle : un monstre ou « un démon », comme l’appelle Victor lui-même.

L’autrice britannique explore ici la violence de l’exclusion, la condamnation au rang de paria, de vagabond, et la manière dont une société fabrique ses propres figures monstrueuses. Tout démontre que l’habit fait le moine quand il s’agit de lire Frankenstein et que rien ne peut défaire cela.

La fascination pour un roman indémodable

La constante fascination qui réside dans l’œuvre découle de la façon dont il continue d’échapper à une lecture unique, sans aller-retour. Roman gothique, œuvre romantique, récit philosophique, réflexion sur la science, la solitude et la condition humaine : il est tout cela à la fois et ce cocktail le garde. Le texte de Mary Shelley s’harmonise en une complexité évidente, et règne de facto, de façon canonique sur la littérature anglaise moderne.

Parce qu’il est exploitable de tant de manières, il a été exploité en tant que tel : multiples films, bande dessinée, pièce de théâtre, ballet, comédie musicale et même au commencement de ce qui l’a fait, post aliquanto en littérature à travers différents ouvrages français et anglais.

Chaque époque semble y trouver ses propres angoisses et ses propres questionnements. On peut aisément capturer les tourments d’un personnage ou d’un autre, et y nourrir une reconnaissance, une pensée. Le caractère esseulé et condamné de La Créature, sa capacité à « agir » à l’égal des hommes l’humanise et demeure l’une des grandes réflexions du texte. À quel point peut-on la qualifier d’humaine, à quel point pouvons-nous nous-mêmes être des monstres. Ces questionnements fascinent par les réponses que l’on peut y apporter, par les lectures qui peuvent continuellement en être faites.

C’est un texte qui se prête à la relecture, à l’analyse, à la comparaison avec ses adaptations —tantôt fidèles, tantôt complètement éloignées— et qui ne cesse de se réinventer. Les adaptations cinématographiques répétées —citons dernièrement celle de Guillermo Del Torro (2025)— participent à préserver cet attrait presque impénétrable pour une œuvre d’un sublime qui perpétuellement invite à philosopher. D’une certaine façon, il y aura toujours à dire sur l’œuvre.

(Re)lire Frankenstein, c’est accepter de se confronter à une œuvre vivante. Voilà où demeure sa force, dans une histoire mouvante et indémodable qui nous renvoie autant à nos peurs qu’à notre humanité.

Pourquoi lire Frankenstein aujourd’hui ?

Plus de deux siècles après sa publication, lire Frankenstein reste fondamental pour comprendre les questions contemporaines liées à la science, à la responsabilité morale et à l’altérité. C’est cette modernité persistante qui explique principalement pourquoi le roman continue d’être parcouru, étudié et réinterprété. Il officie comme mythe moderne et perdure sans forcer dans cette voie.

Ce fameux mythe moderne du roman continue de captiver les esprits siècles après siècles. C’est plus qu’une histoire, c’est tout ce qu’elle amène, révèle et laisse derrière elle, une fois le livre refermé. Lire Frankenstein est donc d’une actualité évidente et se positionne de fait, comme une lecture indémodable.

J’ouvre cet article en revenant sur le choix de l’autrice de compléter le titre que nous connaissons par « Le Prométhée Moderne ». Le mythe de Prométhée renvoie à Prométhée lui-même, personnage mythologique condamné par Zeus à être enchainé à un rocher pour avoir donné le feu sacré de l’Olympe aux hommes. Tous les jours, un aigle viendrait lui dévorer le foie sans qu’il ne puisse rien y faire. Le foie se régénérant la nuit, son enfer devient un supplice quotidien et dont il ne peut se défaire.

Le parallèle avec La Créature s’appuie sur cet épisode et le rejoint. Il est condamné à être rejeté par les hommes car il s’illustre en une sorte de surhomme qui génère l’avilie et le dégoût. On le déteste pour sa différence hideuse et sa non-conformité. Avec Frankenstein, Mary Shelley décrie une nature dont il ne peut se défaire, qui l’emprisonne et qui le jette dans une souffrance, un faix qu’il ne peut que porter seul pour l’éternité.

Édition de Frankenstein utilisée dans cet article :

Frankenstein ou le Prométhée Moderne, Mary Shelley, traduction Germain d’Hangest, illustrations Minalima, éditions Flammarion, 2025

Lire Frankenstein

Frankenstein, Mary Wollstonecraft Shelley, éditions Le Livre de Poche, 2009

Frankenstein, Mary Wollstonecraft Shelley, traduction Manue Darrieussecq, éditions Toussaint Louverture, 2025

Frankenstein, Mary Wollstonecraft Shelley, traduction Alain Morvan et Maxime Le Dain, illustrations Aurélien Police, éditions Callidor, 2025

Écouter Frankenstein

Frankenstein, Mary Shelley, narration François Hatt, éditions Audible Studio, 2022

Pour aller plus loin :

Frankenstein ou Le Prométhée Moderne, Mary Shelley (1818), la naissance d’un mythe

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