« La poudre resta aussi inoffensive que du sable, car aucune flamme n’approcha d’elle pour la détourner ».
Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë, 1847
Dans la littérature gothique anglaise, Heathcliff tient une place toute particulière. Il s’agit de l’un des personnages les plus dérangeants du canon littéraire d’outre-manche, du XIXème siècle. Ni reconnu comme héros romantique, ni exclusivement protagoniste tyrannique, il cristallise à lui seul, une question centrale inhérente au roman Les Hauts de Hurlevent : l’amour peut-il devenir une source de destruction lorsqu’il est privé de reconnaissance et de parole ?
À travers la personne de Heathcliff, se révèlent les frontières troubles qui font danser la passion, le ressentiment et la violence, dans une valse véhémente, doublée d’obscurité. Emily Brontë illustre dans ce personnage des dissonances, des désaccords existentiels et le résultat d’un feu jamais dompté qui oscille manifestement entre amour et destruction. Regardons ça de plus près en se plongeant dans les méandres houleuses qui composent le personnage de Heathcliff.
NOTE : Cet article contient des spoilers. Avant de poursuivre, ayez bien connaissance de cela.
Heathcliff, une figure née de l’exclusion
À la lecture du roman et à la première découverte de Heathcliff, il apparaît que les circonstances de sa condition d’orphelin sont troubles. On ne sait rien de l’endroit d’où il vient, des causes de sa situation ou même de l’origine de son apparition. Recueilli par Mr Earnshaw, sans explications claires, Heathcliff « tombe » dans un foyer déjà établi, déjà animé par deux autres enfants, Hindley et Catherine Earnshaw.
Jeté dans ce paysage ordonné, sa présence désoriente, trouble et se rapproche à certains égards, du chaos. Enfant probablement délaissé et désolidarisé, son manque de cadre vient fatalement sensibiliser les résidents de Hurlevent. Il ne faut pas oublier que la première mention de Heathcliff dans le roman, le qualifie d' »enfant malpropre » (Chapitre IV). Heathcliff n’est que Heathcliff, sans nom, sans territoire d’origine, sans ancrage. C’est le nom de baptême et nom de famille que les Earnshaw lui donnent (celui d’un fils mort en bas âge). On remarque que même son nom ne lui appartient pas, car déjà, jadis, attitré à un autre.
Il se présente d’emblée comme une sorte d’énigme sociale, intrus évoluant « au hasard », en qualité de domestique, traité tantôt comme familier tantôt comme étranger —et même d’étrangeté. Il n’a pas de place véritablement définie et suggère une appartenance plutôt brouillonne. On peine à savoir ce qu’il est vraiment, là où il est destiné ou ce qu’il vient apporter à une famille, déjà famille. La filiation est floue voire obsolète. Heathcliff semble juste là « comme ça », sans raison apparente que la décision égoïste d’un tiers qui l’a emmené avec lui, l’ôtant d’on ne sait où.
Heathcliff est perpétuellement humilié pendant son enfance chez les Earnshaw. Ce sentiment est principalement alimenté par la rivalité qui naît entre lui et Edgar Linton —futur soupirant et mari de Catherine. Dès le départ, un climat de conflit s’instaure entre les deux jeunes garçons et vient accentuer le côté rustre de Heathcliff, le problème de sa présence, de toute l’illégitimité qui y gravite.
Il est également amplifié avec le séjour que Catherine effectue chez les Linton, un séjour qui viendra inévitablement creuser le fossé entre l’éducation d’Edgar et le côté sauvage de Heathcliff. Catherine elle-même qualifiera Heathcliff de « sinistre », de « drôle et vilain » puis de « sale ». Cet abandon moral soutient inévitablement la construction diffuse du ressentiment chez Heatchliff, autant envers les Linton, qu’envers Catherine elle-même.
« Je ne voulais pas rire de toi, dit-elle ; je n’ai pas pu m’en empêcher. Heathcliff, donne-moi au moins la main ! Pourquoi boudes-tu ? … C’est seulement parce que tu avais un air si étrange ! Si tu te lavais la figure et si tu te peignais, ce serait parfait ; mais tu es si sale ! »
-Catherine Earnshaw à Heathcliff, Chapitre VII
Il faut garder à l’esprit que Heathcliff n’invente pas la brutalité. Sa capacité —aussi monstrueuse et déplorable soit-elle— est de l’absorber. Pendant des années, le personnage entasse, emmagasine et entretient colère, injustice et orgueil. À demi-éduqué, il se construit au rythme de ses saisons émotionnelles, se cale sur ce qu’il voit, perçoit, et finit par cracher ce qu’il ressent en déployant une lave incontrôlée. La violence qui le construit petit à petit —et qu’il exercera de façon plus manifeste plus tard— semble être le miroir déformé de celle qu’il subit en interne.
On remarque bien chez Emily Brontë, cette capacité lucide à illustrer une destruction toujours justifié. Les choix, attitudes et mots de Heathcliff adulte, ne reflètent que son profond manque d’amour, et même, sa méconnaissance de l’amour. Sa manière de décimer est une réponse à un monde qui l’a exclu, refermé sur lui-même et laissé seul alors qu’il était factuellement entouré. Ici, sa violence est un langage appris, un mantra inconscient et persistant, qui se fait venin. Il est de plus suggéré dans l’œuvre que Heathcliff est plus ou moins basané, ce qui participe aussi à son exclusion « naturelle », projetant ce que l’on pourra appeler le racisme victorien.

Catherine & Heathcliff : un amour sans médiation
N’importe quel lecteur découvrant la relation se construisant entre Catherine et Heathcliff y verrait une sorte de bizarrerie inconfortable, voire même toxique. Ce qui s’illustre entre les deux protagonistes échappe aux codes amoureux classiques. En fait, c’est bien tout le contraire. Deux enfants qui grandissent ensemble, s’apprennent ensemble et s’écorchent ensemble. Leur évolution est un mélange d’égoïsme, de partage intense et de cupidité.
Il ne s’agit pas d’un amour fondé sur le choix, sur la pleine considération de l’autre. Avec Catherine et Heathcliff, c’est le feu jaillissant à la reconnaissance instinctive, comme s’ils étaient de la même matière, du même socle de vie. On entendra d’ailleurs Catherine dire à Mrs Dean alors qu’elle hésite à se donner à Edgar Linton :
« Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rochers immuables qui sont en dessous : source de peu de joie apparente mais nécessité. Nelly, je suis Heathcliff ! Il est toujours, toujours dans mon esprit […] comme mon propre être. Aussi ne parlez plus de notre séparation, elle est impossible […] ».
-Catherine Earnshaw, Chapitre IX
Ce qui lie Catherine et Heathcliff dépasse l’amour conventionnel. Catherine incarne ce que Heathcliff ne sera jamais, tout comme Heathcliff est ce que Catherine ne sera jamais non plus. Ils se renvoient ce à quoi ils aspirent désespérément et paraissent, ensemble, former une sorte de tout complémentaire, imbriqué, indispensable à l’un comme à l’autre afin d’être, entièrement. De façon extrême et absolu, comme on peut le voir dans la première partie du roman. Comme deux faces d’une même pièce, ils se veulent indissociables, inséparables. Ils se confondent et se consument, dissociant leurs identités respectives.
Catherine finira par choisir la relation sécurisante, confortable et socialement correcte, en la personne d’Edgar Linton. Incluse dans un monde politiquement correct et conventionné, Catherine reste ainsi dans le moule qui l’a vu naître, sans s’en émanciper à travers la figure de Heathcliff, qui en reste profondément en marge. En demeurant dans ce qui est connu, elle fait le choix de la raison, de l’égo aussi sans doute, en se protégeant de l’incertitude et du bruit qui représentent Heathcliff.
Cette dissymétrie transforme l’amour supposé être en une fracture irréparable. Piqué dans son égo, trahit et abandonné, cette fracture se voudra blessure éternelle, intraitable et intraitée, bientôt métamorphosée en vengeance pour Heathcliff. Incapable et non volontaire à lutter pour ce qui existait entre eux, Heathcliff fera le choix du ressentiment et des représailles.
Aucun repenti pour ce personnage, absolument étranger à toute douceur, à toute forme d’entendement quand il en vient aux passions. Heathcliff se fige dans un amour impossible, sans issue et qui le fera prisonnier. Sa gestion des évènements ne pourra s’opérer autrement que dans la destruction.
Heathcliff, fruit destructeur : vengeance ou survie ?
On voit bien que la vengeance qui doucement et durablement prend racine dans le cœur de Heathcliff, ne tient pas seulement de l’affect. Certes, la désillusion d’une relation partagée et illimitée avec Catherine joue beaucoup dans l’angle destructeur que prend le personnage, mais il faut bien tout considérer le concernant.
La vengeance de Heathcliff est le condensé d’un tout. Il comporte autant de raisons sentimentales, que relationnelles, que patrimoniales que symboliques. Parce que Heathcliff s’est perpétuellement fait rabrouer, insulter et ignorer, il s’est formé au fond de son être, une sorte d’amertume noire, sinistre et grandissante. Catherine y est pour quelque chose, tout comme la démence de son frère et ses excès de colère, la pédanterie des Linton, la cruauté générale qu’on lui a témoignée.
Heathcliff ne s’invente pas justicier divin, mandaté pour rééquilibrer les injustices qu’il a subies. Non, sa place n’est pas celle de celui qui fait les comptes, les rend, sermonne et punit. Son exil —après le choix de Catherine de l’abandonner pour Linton, est une réaction de survie, de rappel à sa valeur, à son existence. Il ne pouvait que partir pour revenir quémander une place, celle qu’il a toujours désirée. Comme personne ne le lui a donné, il est venu la chercher, la forcer.
Dans son programme vindicatif, Heathcliff réclame ce qu’on lui a refusé : une existence reconnue. C’est donc en devenant le mari d’Isabelle Linton (sœur d’Edgar, mari de Catherine) que son « plan » commence et qu’il ascensionne, petit à petit, vers sa place de maître des lieux de Hurlevent. Il vient finalement gagner la position de celui qui l’a amené la première fois en sa demeure : Mr Earnshaw.
Il me semble trop facile et dénué de discernement de ne réduire Heathcliff qu’à une figure de cruauté, emplie de destruction, vouée à décimer. Se contenter de cette lecture ne permet pas de comprendre la densité et la complexité du personnage.
Bien qu’il condense certains attraits du « monstre » plus que de « l’homme », il n’en demeure pas moins un personnage tragique, sclérosé par ses peines, incompris et déconstruit. Qu’apprend-il auprès de Catherine à part à ne pas répondre à sa convenance ? Devient-il un jour fils, époux, père ? Si oui, sous, et dans quelles conditions ?
Sa dimension tragique est assez nette. Il n’est pas le mal incarné, mais évolue en tant qu’être figé sans une passion qui n’a jamais trouvé l’espace de se former sainement, de se transformer durablement. Cette passion n’a été que déformée en une quête vengeresse, égoïste et solitaire. Heathcliff est cruel, dur et opaque. Il s’est enroulé, habillé d’un lierre impénétrable qui vient emprisonner et blesser ceux qu’il a désigné fautifs. Aucun de ses actes n’est excusable et bien que son comportement soit circonstanciel, les causes ne suffisent pas à l’amender.
Heathcliff aujourd’hui : pourquoi dérange-t-il encore ?
Plusieurs fois, pendant ma lecture, j’ai cherché du bon chez Heathcliff —je me suis acharnée… J’ai cherché à traduire des comportements, des joutes verbales indisciplinées… J’ai tenté, d’entendre la voix d’un supplice muselé. Mais c’est dur, voyez-vous, de cueillir quelque chose de doux d’un goujat pareil. Il n’y avait pas à traduire des choses intraduisibles.
Heathcliff ne correspond à aucun modèle masculin rassurant —sans doute que le cadre masculin l’environnant participe à ce brouillard. Il ne cherche pas à se justifier, à séduire, à réparer et encore moins à protéger. Sa solidité est corrosive et ne concerne que lui. On ne parvient pas, en tant que lecteur, à en faire un parangon de vertu car il atomise les caractéristiques d’un idéal équilibré, beau et juste.
Malgré qu’il gagne en éducation et en éloquence, il reste une sorte de rustre, enlacé par la colère et la rancune. Sa colère peint le décor de Hurlevent, une fois qu’il en devient maître. L’amour transperce mais ne perce pas son cœur pour alléger sa rancœur. Il nous expose un masculin blessé, bafoué et insulté. Toujours dans l’excès et dans l’exigence, Heathcliff brûle, incapable qu’il est, de toute forme de compromis.
À la première lecture, la relation entre Catherine et Heathcliff peut sembler incarner une idée d’idéal romantique avec un amour absolu, fusionnel, indissociable de l’identité même. Ça prête à confusion. Catherine affirme qu’ils sont d’une même nature, d’une même essence. Elle emploie l’amour comme un sentiment qui est son existence, ce qui paraît plutôt radical.
Il est nécessaire de rappeler que dans Les Hauts de Hurlevent, l’amour ne sauve pas. Heathcliff n’est pas un héros rédempteur, sauveur ou même salué. Il n’y pas de place pour la réparation. Rien adoucit la violence sociale ou même, les blessure intimes. Au contraire, cela est plutôt exacerbé.
L’idéal romantique penche vers l’élévation, la transformation, la réciprocité ou encore le dépassement de soi. Or, chez Heathcliff, il n’en est rien. Son amour semble figé, givré dans un hiver d’enfant, abandonné. Après la mort de Catherine, il ne convoite aucun apaisement, aucune guérison. La douleur devient engrais, et de facto, demeure. Heathcliff évolue en la figure de l’amant maudit, éternel tourmenté, condamné au fantôme de Catherine, il en devient le serviteur indestructible.
Rencontrer Heathcliff est pour moi une expérience singulière à chacun. Certains vont y voir la personnification de la vengeance, de l’avilie, l’ascension de l’enfant décadent au tyran domestique. D’autres, le portrait d’un incompris, abandonné dans la vie, recueilli et mal cueilli par son entourage.
Il n’est ni un simple amant romantique, ni un monstre absolu. Il incarne une tension plus dérangeante : celle d’un amour qui rejette toute mesure.
Emily Brontë ne propose pas de modèle amoureux. Elle met en scène une expérience extrême, indomptable, un attachement si total qu’il confond l’identité. Catherine et Heathcliff s’entremêlent, ne savent pas qui ils sont hormis ensemble et en cela paraissent indissociables car manquant de sens personnel, une fois seuls.
Heathcliff ne détruit pas seulement les autres ; il s’érode dans son dessein immuable. Ses intentions destructrices font écho à la ruine qui réside en lui-même et à l’amour violé qu’il n’a jamais pu pleinement embrasser et vivre, que ce soit seul, dans son enfance, ou dans le simulacre convoité en Catherine.
Pour poursuivre sur le personnage de Heathcliff et comprendre la dimension dérangeante du texte d’Emily Brontë, consultez mon article : Lire Les Hauts de Hurlevent : encore dérangeant aujourd’hui ?
Éditions conseillées (poche et reliée)
Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë, éditions Le Livre de Poche, 1974
Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë, éditions Hauteville, 2023
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