« De quoi que soient faites nos âmes, la mienne et la sienne sont pareilles ».
Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë, 1847
Je suis allée voir en avant-première, le 10 février dernier, l’adaptation cinématographique « Hurlevent », d’Emerald Fennell, issue du roman d’Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent.
Je n’ai pas le dessein de faire une critique comparative très poussée car cela me demanderait de visionner le film à nouveau alors qu’il vient tout juste de sortir au cinéma. Ici la volonté n’est pas de faire une pure analyse film/roman, mais simplement d’exposer les traductions que l’on peut tirer d’une œuvre, écrite il y a près de 200 ans, à notre ère contemporaine.
Dans cet article, je vous propose une analyse comparative des deux productions : l’originale et la dernière réécriture qu’il en existe. Je vous laisse découvrir mon regard de lectrice-spectatrice, étayé en plusieurs points.
Cet avis du film « Hurlevent » contient des spoilers. Il reste personnel et de fait, ne concerne que mon prisme et ne constitue en rien un avis généralisé. Merci de faire preuve de discernement.

De la page à l’écran : ce que le film garde, ce qu’il transforme
Assez naturellement, la question que je me suis posée pendant les premières minutes de diffusion a été la suivante : vais-je trouver mes repères ? Principalement les repères spatio-temporels et les personnages du livre. J’avais encore très bien en tête le roman parce que je l’ai commencé et terminé en janvier dernier. Ça a donc été très intéressant de confronter deux versions dans un laps de temps aussi court.
On ne peut pas dire que le dépaysement est complet. On retrouve bien les landes, le Yorkshire brumeux, presque éthéré, battu par la pluie et surplombé de nuages gris. J’ai par contre déploré le fait que les paysages ne soient pas plus que ça mis en valeur dans des plans consacrés, car la beauté des landes est illimitée.
La structure narrative change et casse directement avec l’énonciation du roman. On ne retrouve pas Mr Lockwood, ni en tant que narrateur, ni en tant que personnage. Il est simplement supprimé, et il ne sera pas le seul —j’y reviendrai. Mrs Dean —Nelly, la dame de compagnie— ne tient pas non plus le rôle de celle qui raconte, son personnage étant lui-même transformé en une sorte de jalouse égoïste, incapable de reconnaître sa place. On ne retrouve donc pas de narration enchâssée comme dans le livre, si ce n’est pour un unique moment, lors d’une lecture d’une lettre d’Isabelle, rappelant un bref instant la structure narrative du roman.
On entre simplement et brutalement dans la violence et la pleine cruauté du récit car la première scène —avant d’être visuelle— est auditive et ouvre sur des râles, des gémissements d’homme, que l’on pourrait aisément confondre avec des gémissements de plaisir. Il ne s’agit en réalité de rien d’autre qu’un malheureux en train de mourir, pendu. Cette pendaison publique ouvre ensuite sur les cris jubilatoires des villageois, manifestement heureux d’en être témoins.
À mon sens, cette entrée sur l’intrigue cherche à véhiculer d’emblée la position malsaine, perverse et violente des personnages. On prépare et avertit dès le départ du manque d’humanité, des vices caractériels, de l’inacceptable accepté. La société proposée est dépourvue de compassion, profondément noire et coquine.
La demeure des Earnshaw m’a fait penser à une sorte de fort maudit, vide et pervertie, aucunement chaleureuse. Hurlevent ressemble à une habitation déjà hantée, tout est principalement noir, dans des tonalités foncées si ce n’est pour ces rares moment où le feu apparaît, où les vêtements rouges du personnage de Catherine, colorient la pellicule.
La dimension gothique n’est pas totalement absente, certains plans la rappelle et l’ambiance et le style vestimentaire y prêtent quelques échos. Mais pour moi, elle n’est pas dominante. Pour la majorité, le parti pris est esthétique je trouve, on retrouve des décors très travaillés, des habits déployant une certaine magnificence et des natures sombres et mystérieuses. La manière dont Catherine est apportée présente un certain glamour qui peut susciter de l’étonnement car cela contraste avec ce que l’on peut connaître de l’époque victorienne.
On parvient à situer le cadre de l’intrigue sans grande difficulté car il reste cloisonné et divisé en deux lieux : Hurlevent et Thundercross Grange, comme dans le roman. Là-dessus, le lecteur ne s’y perd pas. L’ambiance y reste de concert avec le livre, dans cette sorte d’isolement en des terres reculées, dans des campagnes oubliées que personne ne semble visiter sans vouloir premièrement s’y rendre (j’étaye cela dans l’article : Lire Les Hauts de Hurlevent : encore dérangeant aujourd’hui ?). C’est donc plutôt facile de ressentir un sentiment d’oppression, de tension, de « huis clos », de fermeture au monde extérieur, bien que le paysage ait des aspects sauvages, plein de liberté.
La cruauté et la violence sont donc dépeintes de manière explicite, auatant dans les personnages et les dialogues qu’il s’envoient comme des attaques, que dans les scènes dites plus « rurales ». Le rouge est la couleur forte dominante (que ce soit à travers la toilette de Catherine, le ciel du Yorkshire ou les multiples fois où l’on voit du sang). Ce choix de couleur symbolise le destin funeste des personnages et toutes les invectives verbales qu’ils se renvoient, aussi blessantes que le feraient des lames de couteau.
Des libertés au service de l’adaptation
Il y a des fantaisies de prises —toujours en accord avec la dimension contemporaine du livre. Edgar Linton est matte de peau, Nelly Dean est de type asiatique. Sans que cela n’ait d’influence sur la narration filmique ou qu’il n’y ait d’anachronisme, il s’agit surtout de répondre à la mixité parfois attendue dans certaines réadaptations d’œuvres classiques et moins classiques (citions Les Chroniques Bridgerton par exemple).
Pour revenir sur Nelly Dean, la volonté de la réalisatrice a clairement été de monter une antagoniste de moindre classe que Catherine, sans profondeur, afin de créer une raison au mariage qui survient entre elle et Linton. Il fallait donner au spectateur quelque chose d’entendable, pour que Heathcliff parte, pour que Catherine se marie. Nelly joue le rôle d’entremetteuse alors qu’Emily Brontë écrit seulement une dame de compagnie, témoin directe des tribulations de Catherine et Heathcliff, mais jamais courroux mal intentionné.
On a également le père Earnshaw qu’il est intéressant de regarder. Dans le film, c’est un alcoolique invétéré, vaniteux crasseux et mal éduqué. Son attrait pour les jeux d’argent est une invention de la réalisation afin d’amener les raisons du mariage de Catherine avec Edgar, là où dans le livre, seul le confort social et financier motive son choix marital.
Au regard du film « Hurlevent », Catherine meurt dans une marre de sang —scène que j’ai d’ailleurs trouvée très impressionnante. Sa folie transparaît mais reste en surface, là où le roman l’exploite sur la durée. Son enfant ne verra jamais le jour alors que dans l’écriture originale, une petite Catherine Linton naît. La suite du roman est d’ailleurs consacrée à son éducation et son intrigue. De même qu’un enfant survient de l’union de Heathcliff et Isabelle —Linton Heathcliff, oui comme dans Edgard Linton, Heathcliff est sans pitié.
Il a été remarqué que les adaptations de Les Hauts de Hurlevent s’arrêtent généralement ici dans l’exportation du récit, mentionnant uniquement la relation de Catherine et Heathcliff en se focalisant sur leur relation amoureuse houleuse.
Certains autres personnages sont modifiés voire supprimés pour les bienfaits de la nouvelle intrigue. Joseph, le domestique, est jeune et vigoureux, alors que dans le livre c’est un vieillard, dévot. Zillah, l’autre domestique, change elle aussi, sans que ce ne soit si important que ça. Ces deux protagonistes restant secondaires, il n’y a pas de réel impact narratif.
Hareton —le fils du frère que Catherine a originalement dans le roman— est naturellement supprimé. J’ai trouvé ça dommage parce que c’est le personnage que je préfère dans le livre —bon c’est vraiment personnel là. La fille de Catherine et Linton est elle aussi évincée, comme je l’ai mentionné plus haut.
La passion brontëenne contre la passion filmique
Comment vous parler de la relation de Heathcliff et Catherine sans évoquer sa réécriture contemporaine évidente ?
Pour moi, elle a été remaniée en une sorte de bouillie infâme et indigeste, traduction directe de relations intoxiquées par des égos blessés, montant sans cesse en puissance et en pression.
On dirait de l’amour et sans doute en est-ce une forme, ô combien elle est malsaine, véreuse et tordue. Catherine et Heathcliff ne connaissent rien à l’amour et n’en ont jamais été proches. Dans leur décor d’enfants, pas de parents aimants, aucune figure maternelle ou maternante, aucun signe d’empathie ou de chaleur. Ils s’apprennent l’un l’autre à la dur, cette forme « d’amour-désamour » qu’ils cultivent, détruisent puis entretiennent comme un poison donné à la becquée qu’ils avalent chacun leur tour continuellement —respiration.
Ce que l’on découvre dans cette retranscription, c’est deux personnes co-dépendantes qui n’ont pu que compter l’une sur l’autre dans une enfance violente et saignante, résolument grossière. À l’instar du roman, ils manquent tous les deux de véritable considération et de bienveillance l’un pour l’autre. Bien que Heathcliff soit plus humanisé dans le film avec des émotions verbalisées, il redevient un vil personnage dès lors qu’on le rejette, en miroir à l’enfant inconsidéré qu’il a été (il est d’ailleurs nommé comme « animal de compagnie » dans le film, un rôle de « chien » qu’il gardera pendant la suite, il y a de nombreuses allusions).
Catherine et Heathcliff ne se connaissent qu’eux —contrairement au livre où son frère existe, Hindley Earnshaw. Alors que Heathcliff revient visiblement fortuné —d’on ne sait où, c’est à Catherine qu’il revient, comme un bon chien de garde —pardonnez la comparaison.
C’est réellement une sorte de chien dans le comportement. On le retrouve sous le lit, à chercher et à suivre l’odeur de Catherine, à la goûter, à lui être loyal même s’il faut tuer pour cela. Dans ses intentions vindicatives, il est mauvais, et ne rejoint en rien, le Heathcliff vengeur du roman, qui jamais n’a pardonné à Catherine, son choix d’épouser Edgar Linton. Bien que cet Heathcliff soit plus tranchant, il conserve son intégrité et sa quête de vengeance, jamais ébranlée.
La dimension érotique est totalement contraire au roman et marque en cela une rupture totale avec lui. Aucun rapprochement physique n’a lieu dans le livre, là où toutes les passions de la chair s’exposent dans le film « Hurlevent ». La lubricité croissante de Catherine et la bestiale luxure de Heathcliff sont des réponses directes aux attentes du public contemporain visé. Avec la montée des romans de dark romance et de leurs adaptations filmiques (Cinquante Nuances de Grey, 365 jours, After...) ces dernières décennies, c’est comme si l’adaptation se devait de rajouter cela pour être dans la lignée de ceux-ci.
Le film « Hurlevent » confirme pleinement l’angle charnel poursuivi par la réalisatrice, que ce soit par les gémissements de début, ou toutes les allusions sexuelles semi-explicites qui parcourent l’adaptation, elles-mêmes couronnées par des scènes hautement intimes.
Sauf que les passions apparaissent exacerbées, creuses et contre alchimiques. Il n’y a aucune magie émotionnelle opérant entre les deux personnages, qui tantôt se battent, tantôt s’emboitent —pardon. On les confondrait presque avec des enfants dans des corps d’adulte. Et c’est là aussi un autre problème, Heathcliff disparaît, revient inchangé, mise à part sur le plan financier —bien que rien atteste d’une possible fortune, excepté son apparence et son acquisition d’un Hurlevent laissé pour ruine.
On pourrait penser qu’il réapparaît changé, mûri, solide émotionnellement. La réalisation aurait pu prendre ce parti et l’exploiter. Il n’en est rien, dès sa proximité avec Catherine il redevient l’enfant sauvage jamais comblé, chien à caresser, sempiternel second choix et malade pour un brin d’attention. Peut-être y a-t-il un parallèle à faire avec une possible « mère » qu’il retrouve en Catherine, difficile à dire car celle-ci est tout sauf une mère aimante avec lui.
Ils conservent ensemble le caractère de l’immaturité émotionnelle propre au roman et qui éclabousse tous les autres personnages. Je les ai trouvé juvéniles, primitifs et à certaines égards, animales. La scène où Catherine se masturbe dans les landes et où Heathcliff la suit, en est une représentation concrète. La construction sentimentale de la relation des personnages est pour moi artificielle et n’a pas vraiment de fond, ce qui à l’écran, rend une sorte de tourbillon passionnel déchiré et déchirant, creux.
Une minute, ils s’enlacent, s’inondent de déclarations endiablées—plutôt Heathcliff d’ailleurs, l’autre, ils apparaissent comme des étrangers, rivaux de toujours, prêts à se décimer. Il y a des échos avec l’œuvre originale car Emily Brontë a construit cette relation amour/haine/rancœur entre les deux. Pour autant, elle ne correspond pas vraiment à ce qui en est refait, le duo étant principalement fier dans le livre.
Sans parler du jeu d’acteur —sur lequel cet article ne vise pas à s’attarder, le spectateur ne parvient pas clairement à absorber l’intensité de leurs sentiments parce qu’ils s’imbriquent mal et feignent le sincère. Il y a trop de contrastes, on fait face à des personnages sans intégrité. Je reviens sur Heathcliff mais ses décisions dans le livre témoignent d’une certaine forme d’honneur envers lui-même, là où le film le déconstruit en un homme carencé et dépendant (Catherine est son seul ancrage). C’est difficile autant pour cette raison, autant parce que le décor de « Hurlevent » reste baigné de cruauté, de brutalité et de violence.
Mon avis du film « Hurlevent »
À la fin du film, je suis restée déçue, je dois l’admettre. Pour autant je ne m’attendais pas à grand chose, je n’avais pas construit d’idées en amont, et j’allai surtout voir le film pour élaborer cet article. Mais voilà, je n’ai pas aimé ce que ça véhicule, je n’ai pas retrouvé la grandeur narrative, je n’ai rien ressenti de prenant, simplement de l’irritation.
Je me doutais bien que tout le sublime d’Emily Brontë serait difficilement traduisible sur écran. Le film « Hurlevent » correspond à un public qui poursuit du divertissement sans recherche de fond derrière. S’il s’agit simplement de regarder une histoire passionnelle et sulfureuse, produit de Hollywood, ça suffira. Pour les férus de littérature anglaise, sensibles à l’intrigue originale, oubliez.
En somme, j’ai vraiment déploré ce qui en a été transformé dans le but de répondre aux attentes actuelles. Ce n’est pas le livre (même si on s’en doutait). Ça s’en rapproche et ça puise les informations exploitables pour aujourd’hui, dans l’angle choisi, mais ça reste dissonant.
Qu’aurait pensé le public actuel d’un personnage aussi rêche que Heathcliff ? L’aurait-il entendu où n’auraient-ils compris de lui que son souci de vengeance ? Un article consacré à Heathcliff paraîtra bientôt sur mon blog pour développer ce personnage foisonnant d’interprétations.
En attendant, vous pouvez consulter mes autres articles et notamment celui qui vous invite à choisir votre édition du roman selon votre intention : Les Hauts de Hurlevent, quelle édition lire aujourd’hui ?
Je vous conseille aussi d’écouter l’album de Charli XCX « Wuthering Heights », conçu pour le film, si le cœur vous en dit. Il convient à l’atmosphère que je ne suis pas parvenue à retrouver.
Je terminerai en citant cette réplique de Heathcliff que je vous laisse méditer : Catherine, pourquoi as-tu trahi ton cœur ?
Quelques éditions conseillées :
Édition illustrée : Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë, éditions Gallimard, 2025
Édition classique : Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë, éditions Points, 2025
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