« Les gens orgueilleux se forgent à eux-mêmes de pénibles tourments ».
Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë, 1847
Quand j’ai commencé à me renseigner sur Les Hauts de Hurlevent et quand j’ai poursuivi de plus belle en entamant ma lecture, j’ai constaté que le roman semblait —pour ce que j’en ai trouvé— se réduire à une histoire d’amour sombre et passionnée.
À mesure que j’ai avancé dans la lecture du roman, j’ai assimilé ces points de plus en plus.
On parle d’un roman qui dépeint la violence affective, la domination sociale et l’enfermement. De personnages illusionnés et désillusionnés, d’égos bafoués et surdimensionnés, de manque de discernement et d’orgueil, un orgueil abject, illimité et fiévreux.
Ce n’est donc pas étonnant qu’il dérange autant qu’il fascine, ceux qui se dardent de l’explorer. Plus d’un siècle après sa publication, il continue de provoquer des réactions contrastées parce qu’il faut bien le dire, il refuse les cadres habituels du romantisme, bien qu’il prenne racine au XIXème siècle, alors même que le courant est en plein essor.
Dans cet article, je vous invite à découvrir en quoi lire Les Hauts de Hurlevent aujourd’hui paraît encore dérangeant. Je vous enjoins à adopter le regard de ceux qui entameront une expérience de lecture rude, inconfortable et immensément complexe —dérangeante disons-le— mais profondément riche dans l’interrogation de notre rapport à l’amour, au pouvoir et à l’identité.
NOTE : Cet article contient des spoilers. Avant de poursuivre, ayez bien connaissance de cela.

Un univers clos et étouffant
L’intrigue du roman évolue dans les landes du Yorkshire et demeure uniquement dans les landes du Yorkshire. Nous n’avons pas, dans le déroulé des chapitres, d’autres panoramas que ce décor désolé, absorbé par ses failles, composé de celles de ses propres personnages.
Ce n’est pas un simple arrière-plan choisi au hasard par Emily Brontë. L’enjeu est plus complexe que ça. Entre ces landes, nous apparaît, en miroir, les violences des protagonistes, leurs tourments, leurs torrents, les irascibles évènements qui semblent découler d’eux-mêmes. On ne parvient pas à déterminer qui est le « pire de tous », même si Heathcliff semble le dénommé vainqueur. Chacun porte son averse et la déverse, à un moment où un autre. Les personnages donnent l’air de se transformer en tempête, en orage, en ciel sans soleil. Admettons-le, il grisaille pas mal à Hurlevent.
Les lieux dans le roman portent des caractéristiques très enfermantes. Ils sont à la fois isolés, battus par les vents et plus que tout, hostiles. Pas âme qui vive ne semble passer par Hurlevent. Si l’on y va, c’est, semble-t-il, parce que l’on y doit. Le panorama n’apparaît que très rarement balayé par des éclaircis.
On retrouve principalement du vent, de la pluie, de la neige et des tempêtes. Le roman commence d’ailleurs par une tempête atroce. Le fait que Mr Lockwood —dès le départ, se retrouve piégé à Hurlevent et contraint d’être l’invité de Heathcliff, démontre d’entrée ce caractère clos et prisonnier. Comme si tous les passagers de Hurlevent, venaient, à un moment ou un autre, à être captif de ces lieux.
Ce monde fermé renforce donc l’impression d’enfermement moral et émotionnel. Il apparaît en harmonie sinistre avec les prisons mentales et sentimentales des personnages. Même lorsque Catherine déménage pour Thundercross Grange, sa non appartenance à sa nouvelle demeure et son regret de celle quittée, montre que Hurlevent « garde » —hante— ses habitants, peu importe où ils vont, peu importe combien de temps cela s’étend. Heathcliff lui-même revient habiter à Hurlevent alors que Catherine n’y est plus. Il pourrait vouloir d’un autre départ ailleurs, d’autres aspirations… Et pourtant… Non. Alors qu’il vient d’épouser Isabelle Linton et que l’infâme Hindley Earnshaw y habite toujours, c’est là qu’il décide de se rendre et de demeurer d’abord comme ombre puis comme geôlier.
Cet endroit nous maintient dans une expérience de lecture encadrée, close, comme si une oppression invisible mais notable stagnait en spectre. Cette atmosphère déstabilise autant qu’elle questionne et reste bien loin des paysages romantiques idéalisés dans d’autres ouvrages de la même époque.
Un roman qui déconstruit le romantisme
Ce que je remarque, à mesure que je parcours le livre et que ma réflexion se nourrit de ma lecture et des interprétations qui en découlent, c’est que les personnages principaux apparaissent connectés par un lien aussi obsessionnel que conflictuel. Il en ressort autant de dépendance que de destruction, que d’incompréhension. Les couples officiels (Catherine Earnshaw & Edgar Linton, Isabelle Linton & Heathcliff) et officieux (Catherine Earnshaw & Heathcliff) sont submergés par les non-dits les sur-réactions insubordonnées, la rancune intarissable, l’amertume et la jalousie. Tous portent et incarnent des traits dysfonctionnels qu’ils ne cherchent ni à calmer, ni à comprendre, seulement à « colmater », en faisant du mal à autrui.
La relation de Catherine et Heathcliff repose sur leur idée de fusion, de dépendance, de possession et de destruction réciproque. Ils s’accusent, s’invectivent et se condamnent continuellement. L’amour se veut comme absolu mais ne présente aucune voix de réparation, ni de sérénité. Il apparaît comme sauvage, brut, niant toutes conventions sociales. La fin tragique du personnage de Catherine montre bien l’idée d’Emily Brontë d’exposer un personnage féminin pourvu d’une extrême fatalité et sans quête rédemptrice. Cette condamnation constitue un point qui peut déranger le lecteur contemporain qui est plutôt familier à des récits beaucoup plus conciliants.
Entre Hurlevent et Thundercross Grange (lieu de résidence de la famille Linton au début de l’œuvre), on ne célèbre pas l’amour comme force réparatrice, vectrice d’émotions vertueuses et d’apport personnel. Ici, l’amour est vengeance, passion et obsession, conflit et condition. Lire Les Hauts de Hurlevent c’est s’émanciper de cette passion douce, élévatrice pour servir un portrait plus distendue, beaucoup plus inquiétant qu’un simple roman sentimental. D’ailleurs le sentiment, celui qui suggère dignité et honneur, on peut bien se perdre à le chercher.
Le romantisme, c’est l’éloge de l’amour qui exalte, celui qui transforme et porte son personnage dans des sensations dévorantes, tantôt douces, tantôt passionnantes. Le héros romantique s’abreuve de ses émotions, les idéalise en les faisant reines et les emmène au plus proche de son âme —elle-même transportée par celles-ci. On y voit la solitude comme remède à l’insoutenable, on y met l’être proche de la nature, où il y rejoint une confidente, un refuge. Le personnage romantique incarne l’absolu, il reconnaît ce qui fait battre son cœur et ce qui le fait souffrir. La souffrance est alors elle aussi, sublimée.
Emily Brontë renverse les codes du roman sentimental, emprunt de romantisme. Le désir n’y est pas idéalisé, mais présenté comme une force brute, intangible, souvent violente et incapable de s’inscrire dans un ordre social ou moral sain. L’autrice dépeint les saisons froides —uniquement froides— de cœurs disparus, rongés par l’insatisfaction. Cette remise en cause du romantisme traditionnel résonne fortement avec les questionnements contemporains autour des relations toxiques, de la possession affective et des illusions amoureuses.
Il est d’ailleurs intéressant de noter que de telles passions ne pouvaient être narrées que par des personnages extérieurs —principalement Nelly Dean ou encore Mr Lockwood (pour le peu qu’il en voit). Ces personnages-là marquent les seuls points d’équilibre et de recul au milieu de l’instabilité des autres.
Si vous désirez lire le roman n’hésitez pas à consulter ce lien :
Découvrir une édition accessible de Les Hauts de Hurlevent
Heathcliff : un personnage impossible à aimer
Laissez-moi commencer ce point avec un extrait tout droit tiré de la bouche de Heathcliff (mettons-nous dans l’ambiance) :
Je vous souhaite bien du plaisir avec ce lâche qui a du lait dans les veines, Cathy […]. Je vous fais compliment de votre goût. Et voilà l’être bavant et frissonnant que vous m’avez préféré ! Je ne voudrais pas le frapper avec mon poing, mais j’éprouverais une satisfaction considérable à le frapper avec mon pied. Pleure-t-il, ou va-t-il s’évanouir de peur ?
-Heathcliff, Chapitre XI
Voici très précisément ce que le personnage de Heathcliff peut être amené à dire dans le roman. Aussi courtoisement soit tournés ses mots, ils n’en restent pas moins vénéneux et blessants. Il est important et indispensable de rappeler que Heathcliff n’est ni un héros romantique, ni un simple antagoniste. Ce personnage évolue dans une case autre, indéfinie et difforme, qui le caractérise par des éléments qui lui sont propres (un article complet fera l’objet de la figure de Heathcliff).
La vengeance est un point inhérent au personne de Heathcliff. Biberonné à elle, son enfance et son adolescence en seront alimentées. Incapable de bon sens, de relativisation ou même d’honneur, Heathcliff nourrit une vengeance sombre à la seule idée d’exister autour de personnes qui n’apparaissent pas être du même rang social que lui. Tantôt qualifié de « démon », de « bohémien » ou de paria, il est rapidement réduit au rang de « garçon de charrue », en une sorte de domestique et ce sera son fardeau. Sa rancune grandit en lui comme un poison indigeste et le gangrène.
Tout le long du roman, on constate de cette irascible humiliation intériorisée de ne pas être à la hauteur de celle qu’il aime, Catherine Earnshaw. La concurrence qui grandit entre Edgar Linton et lui —alors qu’ils ne sont que des enfants— viendra appuyer cela, positionnant Heathcliff en dessous de celui-ci. Cette humiliation se greffera à la violence omnipotente chez le personnage. Dans le geste et dans le verbe, Heathcliff témoigne d’une brutalité vive, inépuisable, toujours prête à bondir, en démontre une nouvelle fois cet extrait :
Mais aucune brutalité ne l’a rebutée ; je crois qu’elle en a l’admiration innée, à condition que sa précieuse personne soit à l’abri. Voyons n’était-ce pas le comble de l’absurdité, de la stupidité, de la part d’une pitoyable, servile et basse créature, que de se figurer que je pourrais l’aimer ? Dîtes à votre maître, Nelly, que jamais de ma vie je n’ai rencontré d’être aussi abject qu’elle.
-Heathcliff, Chapitre XI
La souffrance qu’il éprouve initialement ne parvient jamais totalement à excuser ses actes, tant leur inhumanité et insensibilité règnent. Elle les rend compréhensibles mais n’achève pas de convaincre pleinement le lecteur. Emily Brontë refuse toute lecture simpliste : Heathcliff est à la fois victime et bourreau. Ce refus de le catégoriser montre un trouble évident pour ceux qui daignent comprendre la densité du personnage. Lire Les Hauts de Hurlevent, c’est concéder au fait que le roman ne dit pas au lecteur qui aimer, ni qui condamner.
Une violence sociale et psychologique toujours actuelle
Bien que l’on évoque énormément la passion douloureuse et vengeresse issue du roman, on ne peut pas démentir le fait qu’il s’agit aussi d’une histoire d’ordre social. Les rapports de classe, l’exclusion, l’humiliation et la transmission de la violence structurent l’ensemble de l’œuvre.
J’ai particulièrement été intrigué par la violence morale qui parcourt le livre. La brutalité n’est pas seulement individuelle : elle est bien héritée, reproduite, inscrite dans les lieux et les générations comme si elle circulait dans le sang, dans les terres bien au-delà des vies qui les ont initialement apportées. Elle n’arrive pas d’un coup, ne prend pas par surprise, au contraire, son chemin est sinueux, lent et atteint des pics à certains niveaux de l’intrigue. Le lecteur doit la reconnaître bien qu’elle reste étonnante pour un roman romantique.
Une œuvre qui résiste aux adaptations
Il existe de nombreuses adaptations du roman au grand écran. Entre sa première version de 1939 et celle à venir pour février 2025, nombre de pistes cinématographiques ont été parcourues. Entre 1980 et 2026, on compte notamment quatre adaptations, ce qui reste quand même plutôt important.
Ces réécritures successives parlent parce qu’elles initient à chaque fois une opposition farouche à toute transposition fidèle. La complexité de la narration reste dans la narration du roman, l’opacité morale de ses personnages elle aussi et la violence rude qui serpente le texte peine à être représentée visuellement de façon simplifiée.
On note bien que chaque nouvelle adaptation tend à lisser le roman, à en privilégier l’aspect passionnel au détriment de sa dimension dérangeante. Cette aspérité du texte explique pourquoi le roman conserve une force singulière face aux images : il y réside une sorte de confrontation intérieure que le cinéma peine à restituer à l’écran. Ces ressentis bruts et exigeants, ne peuvent pleinement exister qu’au ressort d’une lecture sérieuse.

Comment lire un roman qui ne cherche pas à séduire ?
Je vais être sincère, lire Les Hauts de Hurlevent aujourd’hui demande au lecteur d’abandonner toute attente de consolation, d’idéal romanesque. Nous sommes face à un roman qui requiert une lecture attentive, inconfortable, un roman qui accepte les zones d’ombre plus que de lumière et les contradictions sempiternelles sans chercher à les résoudre. En somme, un roman qui ne cherche nullement à séduire.
À plusieurs reprises, on peut être confronté à une frustration, des questions demeurées en suspend, des comptes dont on aura jamais le fin mot. Emily Brontë joue de cette atmosphère tendue sans s’en cacher, sans chercher à manipuler.
Avec Les Hauts de Hurlevent, on est loin du roman qui flatte ses personnages, qui caresse ses lecteurs. Sa modernité se reflète dans ce refus de plaire, dans cette lucidité sombre sur les relations humaines et les structures de domination qui peuvent en déranger plus d’un.
Ce texte continue de nous interroger parce qu’il ne propose pas de solution, mais une expérience de lecture mêlant discipline et volonté. On se laisse alors mettre à l’épreuve dans nos représentations de l’amour, de la liberté et bien entendu, de la violence. On peut parler de lui comme un roman nécessaire car parcouru de ces sentiments austères, âpres et cachés. Sa résonance transcende les siècles.
Le choix de l’édition influence en conséquence l’expérience lecture. Une première lecture peut se faire dans une édition texte intégral pour éprouver pleinement le rythme et la rudesse du récit. Une relecture ou une approche critique gagnera à s’appuyer sur une édition critique ou annotée afin d’éclairer les enjeux sociaux, narratifs ou linguistiques de l’œuvre.
Pour approfondir cette question, voir l’article :
Les Hauts de Hurlevent, quelle édition lire aujourd’hui ?
Cet article s’inscrit dans un dossier consacré à Les Hauts de Hurlevent qui continue de se développer.
Éditions mentionnées dans cet article :
Édition illustrée : Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë, éditions Gallimard, 2025
Édition classique : Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë, éditions Points, 2025
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