Lilith face à Adam & Ève : récits, féminité et liberté

Revisite du mythe de Lilith, première femme d’Adam selon la tradition kabbalistique, symbole d’égalité et d’insoumission. À travers son opposition à Ève, est interrogé la naissance de l’ego, du pouvoir et du féminin dans la Création. Lilith incarne la femme libre, maudite pour avoir revendiqué son autonomie face à l’ordre divin.

Au commencement, il y avait Adam & Ève… 

Et Lilith.

Ou plutôt, si on en croit la tradition kabbalistique, Adam & Lilith puis Ève.

L’histoire d’Adam & Lilith est celle d’un homme et d’une femme, premiers de toute une lignée à paraître, premiers à se déchirer au nom de l’arrivée de ce qui conditionnera l’homme dans toute l’histoire de son humanité : l’égo.

La lecture-analyse suivante, basée sur le relationnel de ces deux figures, prendra ses sources dans la tradition juive et mettra en lumière des pistes d’interprétation et de compréhension visant à élargir l’esprit et la conscience.

Lilith & Adam

Reprenons ce que l’on sait du tout début de la Création. Adam apparaît bien avant Lilith en tant que première création humaine d’origine divine.

Il y a une ambivalence dans l’essence même du personnage, celle d’une Lilith qui a été maniée et remaniée à travers les âges, défilant dans les siècles comme une pécheresse diabolique, pour ce qu’il en a été gardé. Certains écrits appuient cela en expliquant —pour n’en citer qu’un extrait— que le domicile de Lilith est par la suite de sa disparition, située dans les profondeurs de la mer afin de la garder à distance d’une terre qui la condamne, qu’elle a maudite (SCHS,173, passim).

Au commencement, nous avons affaire à une femme centrée, entière et impartiale puis à une perversion de son image, en déployant celle d’une femme décadente, dévoreuse d’enfants, violeuse de l’intimité masculine ou plus atrocement encore, une femme, « voleuse de sperme ». Le mythe expose donc deux Lilith, qui se séparent lorsque survient la question du positionnement sexuel. Nous faisons face à une transformation, un déclin identitaire dès lors qu’opère à sa suite, la non reconnaissance de la polarité masculine.

Si elle n’est pas née à partir d’Adam, son aval pour prospérer à ses côtés a été déterminant dans cette histoire. La position d’Adam —dans les deux sens du terme— semble porter la première séparation du masculin et du féminin, la scission originelle, la naissance de l’égo et la porte à l’oubli.

En refaisant l’histoire, si l’on imagine qu’Adam ne se positionne pas, qu’il laisse Lilith « faire ce qu’elle veut », qu’advient-il de la suite ? Que se passe-t-il dans l’Eden ? Quel sort est réservé à Ève, arrive-t-elle seulement ? Quelle serait l’enseignement aux hommes, si Lilith avait écouté, si Adam n’avait rien exigé ?

L’insoumission de Lilith a mené à un florilège de termes servant à la décrire, à partir de ce couple avorté, de cet acte manqué, de cette tentation arrivée. Première femme, Première Ève, ennemie d’Ève. C’est comme si Lilith ne pouvait vivre indépendamment de ces deux personnages, auxquelles elle revient inlassablement à être comparée.

Lilith & le serpent

Elle aurait existé, après son insoumission, dans des interprétations issues de la Genèse. Cet épisode —dont nombre de personnes connaissent la constitution— s’illustre en la tentation, l’arrivée de la chute.

Le serpent était le plus rusé de tous les animaux sauvages que l’Eternel Dieu avait faits. Il dit à la femme: «Dieu a-t-il vraiment dit: ‘Vous ne mangerez aucun des fruits des arbres du jardin’?» La femme répondit au serpent: «Nous mangeons du fruit des arbres du jardin. Cependant, en ce qui concerne le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit: ‘Vous n’en mangerez pas et vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.’»

Le serpent dit alors à la femme: «Vous ne mourrez absolument pas, mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme Dieu: vous connaîtrez le bien et le mal.»
La femme vit que l’arbre était porteur de fruits bons à manger, agréable à regarder et précieux pour ouvrir l’intelligence. Elle prit de son fruit et en mangea. Elle en donna aussi à son mari qui était avec elle et il en mangea.


Genèse III

Cette apparition animale, ce serpent, défini comme « le plus rusé », a plus d’une fois fait l’objet d’une personnification directe de Lilith. Revient ici, la femme vengeresse, la maudite, l’auto-mandatée pour détruire celle, née d’Adam pour la remplacer, et briser dans cette union, l’homme qui a voulu la soumettre.

Dans cet extrait de la Genèse, le serpent est doté de parole, d’une conscience. Il intime, propose, suggère à cette femme co-créée d’Adam et de ce fait dépendante de lui, que goûter au fruit permettra d’être à l’image du Créateur, de trouver le Créateur. On parle dans les textes, « d’ouvrir l’intelligence ».

Mais qu’est-ce que cela veut-il dire ? Adam & Ève sont-ils simplement réduit à l’oisiveté, avant cette fatale proximité avec l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal ? Et Lilith dans tout ça ? Que peut-on dire du comportement de Lilith, qui, fuyant Adam, se choisit, renonce à une terre merveilleuse, édénique ? Est-ce une forme d’intelligence de privilégier ses envies, d’écouter son ressenti, de se savoir égal à l’autre, de le lui signifier ? Quelle est le nom de cette connaissance là ?

Au-delà de Lilith, du personnage, il est intéressant de s’attarder sur sa nature, son féminin et la vision du féminin dans certaines réflexions philosophiques et littéraires. Carl Gustav Jung (1875-1961) apporte des éléments intéressants sur l’anima (partie féminine inconsciente de l’homme). Il explique :

L’anima est la personnification de toutes les tendances psychologiques féminines de la psyché de l’homme, comme par exemple les sentiments et les humeurs, les intuitions prophétiques, la sensibilité à l’irrationnel, la capacité d’amour personnel, le sentiment de la nature, et enfin, mais non des moindres, les relations, avec l’inconscient. Ce n’est pas par hasard que l’on choisissait autrefois des prêtresses (comme la Sibylle chez les Grecs) pour sonder la volonté des dieux et communiquer avec eux. (JUHS, 177).

[…] Une autre manifestation négative de l’anima dans la personnalité masculine est la propension à faire des remarques acérées, venimeuses, efféminées, qui dévalorisent tout. Ce genre de remarque repose toujours sur une distorsion mesquine de la réalité, et est subtilement destructeur. Il existe dans le monde entier des légendes où apparaît une femme très belle qui, par le poison ou quelque arme cachée, tue ses amants lors de leur première nuit d’amour. Cet aspect de l’anima est aussi froid, aussi impitoyable, que certains aspects effrayants de la nature même (JUHS, 178-179).

Cette femme instigatrice, malveillante et foncièrement mal intentionnée n’est pas sans nous faire penser à Lilith. Pour rappel, la fameuse première nuit d’intimité n’aura jamais lieu et Lilith est a fortiori catégorisée pour certains en femme « voleuse de sperme ».

Dans les propos de Jung, on retrouve cette idée de féminin conscient, et en même temps inconscient car agissant subtilement. Cette intuition, ce ressenti impalpable, peut-on le mettre en lien avec la décision de Lilith dans la volonté de contrer le désir de domination d’Adam ? Son choix résulterait-il d’une profonde intuition qu’il n’était pas là, la chose la plus équitable à faire ?

La représentation de Lilith d’un point de vue artistique

Le tableau de Collier, « Lilith », 1887, (ref article Ma première approche avec Lilith) démontre indubitablement le lien intrinsèque qui relie Lilith et le serpent. Mais ce n’est pas le seul. On note également l’huile sur toile de Franz von Stuck, Le Péché, 1893, qui lui aussi montre un lien avec l’animal bien défini. Les représentations du duo dans l’iconographie du XVIIIème siècle est plutôt évidente. Lilith est sereine, tentatrice, provocatrice et quelque part sournoise. A l’instar de l’image du serpent, Lilith apparaît stratège, silencieuse, transformée et rongée par la haine, son insurrection, sa damnation.

Dans le tableau de von Stuck (ci-dessous), le serpent semble se fondre dans Lilith, ne faire qu’un avec elle, dans une obscurité inquiétante. L’animal semble être un prolongement de son être, un compagnon reposant sur son épaule, un confident, un complice. N’est immaculé que ce corps, dévoilant ses atouts physiques, ce qu’Adam n’aura jamais connu d’elle, ce que Ève aura offert docilement. Une sensualité féroce se dégage ici et dévore le regard du spectateur, l’invite, le séduit, l’emmène dans le tourment de ses ombres.

Lilith en peinture. Huile sur toile intitulé "Le Péché", peint par Franz von Stuck. On y voit une représentation de Lilith accompagnée d'un serpent. Cette peinture représente bien le romantisme noir.

Est-il possible que dans l’Éden, Lilith (le serpent ?) soit présent à l’approche de la chute, qu’elle l’initie alors, au plus proche d’Adam & Ève ? Est-elle leur ombre ? Savait-elle qu’une femme née d’Adam, serait facile à séduire, indisposée à réfléchir et à agir d’elle-même ? Savait-elle qu’elle entraînerait Adam avec elle ? Qui peut le dire ?

Ce trio intrigue autant qu’il laisse des questions en suspend. C’est Adam & Ève que l’on connaît d’abord, et non Adam & Lilith. Lilith est née de la terre, de la même façon qu’Adam l’est lui également. Que dire de l’arrivée d’Ève qui découle du corps du premier homme ? Qui la rend co-dépendante et inévitablement rattachée à lui ? Ève peut-elle prétendre à la même autonomie que Lilith, cela ne revient-il pas à détruire l’essence même d’Ève, son identité ?

Tant de questions gravitent autour de ces personnages, chacun, porteurs de sens. Nous gardons dans Adam & Ève, l’image d’un duo fonctionnel, déchu mais ensemble, condamné au travail de la terre, avilit par le goût de la connaissance du Bien et du Mal. Et en parallèle, une femme, une Lilith, une faunesse, insoumise et torturée, stérile, exclue et oubliée. Une femme exilée, ternie et hautement écrasée par l’image d’une autre, plus conventionnelle, malléable et aussi maternelle dans un duo où il serait intéressant de question la notion d’égalité.

Pour aller plus loin :

Lilith, La Femme Primordiale le Féminin et le Sacré, Rosa Leonor Pedro, 2024

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